Une autre clef du triomphe de notre sirène tient au tandem victorieux de La Petite Boutique des Horreurs : Alan Menken et Howard Ashman. Dès 1986, quand ils furent contactés, ils se montrèrent très motivés, Ashman (parolier) : "Parce que j'avais grandi avec les contes en dessins animés de Walt Disney et que je les adorais, il fallait que je le fasse. J'aime beaucoup les contes d'Andersen". Il avait d'ailleurs écrit autrefois un opéra inspiré d'Andersen appelé "Andersongs". Avant de commencer les enregistrements en 1987, compositeurs et scénaristes travaillèrent en très étroite collaboration. Les chansons mais aussi la musique, interviennent judicieusement et servent le récit, Clements (réalisateur) : "Les chansons permettent de raconter. Musicalement, elles sont extras, mais en plus, elles font avancer l'histoire". "Sous l'Océan" fut la première séquence à être animée. Ce morceau sera couronné d'un premier Oscar, un second récompensant la bande originale dans son ensemble. Mais l'Oscar aurait pu aussi bien honorer "Partir Là-Bas", Ashman : "En 1990, vous n'avez le droit qu'à une balade, alors mieux vaut qu'elle soit bonne". La variété des styles montrent l'étendue de leur talent : du calypso à la balade, en passant par l'atmosphère inquiétante de "Pauvres Âmes Infortunées". Menken (compositeur) : "Le personnage dicte le ton. S'il y a ce parfum de Brecht dans le morceau d'Ursula, ce n'est pas parce que nous avons décidé de faire intello et utiliser la facture allemande. C'est parce qu'elle est moulée dans sa robe, alors elle fait songer à Cabaret". Quant à Louis chantant "Les Poissons", ils ont volontairement injecté tous les clichés français dans les paroles avant de rythmer sa lutte avec le crabe aux accents d'Offenbach.
Christian Renaut, De Blanche-Neige à Hercule

Les premiers projets d'adaptation de La Petite Sirène (1989) chez Disney remontent à la fin des années trente. Roy Disney a souvenir d'un projet de Walt au moment alors qu'il faisait Fantasia (1940), où plusieurs contes d'Andersen étaient réunis dans un long métrage. Le directeur artistique d' Une Nuit sur le Mont Chauve dans Fantasia, Kay Nielsen, réalisa des dessins préparatoires et des storyboards pour La Petite Sirène, mais le projet de long métrage d'après Andersen fut abandonné. Cinquante ans après, on peut voir les dessins de Nielsen dans la séquence du naufrage. Peu après l'arrivée de la nouvelle direction, Michael Eisner, Jeffrey Katzenberg et Roy Disney réunirent vingt membres du département d'animation. Chacun devait soumettre trois idées de long métrage. Ron Clements était tombé sur une anthologie de contes d'Andersen dans une librairie. Lorsqu'il suggéra La Petite Sirène, le consensus fut immédiat. La réaction des animateurs fut également positive. Ils trouvaient enfin un sujet qui leur permettait de s'affranchir des lois de la pesanteur : les personnages plongeaient, nageaient et tournoyaient dans l'eau. Le monde sous-marin s'offrait à eux, toute une civilisation avec ses châteaux et ses épaves de bateaux. John Musker et Ron Clements écrivirent et réalisèrent La Petite Sirène, dont les producteurs étaient Musker et Howard Ashman. Ce dernier écrivit les paroles des chansons composées par Alan Menken. La contribution d'Ashman à ce film s'est révélée essentielle, comme elle le sera pour La Belle et la Bête (1991). Ashman travaillait à Broadway , où son succès le plus marquant avait été La Petite Boutique des Horreurs. Grand admirateur du musical écrit par le tandem Ashman-Menken, Katzenberg avait tenté d'en acquérir les droits cinématographiques. N'y parvenant pas, il avait invité Ashman et Menken à travailler chez Disney. Ashman écrivit une chanson pour Oliver & Compagnie, "Il Etait une Fois à New York City", avant de refaire équipe avec Menken pour La Petite Sirène. Afin de pouvoir recréer l'atmosphère sous-marine, le film exigeait une quantité énorme d'effets spéciaux. Les jeunes animateurs avaient surtout travaillé jusque-là avec des animaux; pour adapter leur dessin aux gestes humains, il leur fallut donc s'inspirer d'images en prises de vues réelles. Malgré un planning serré, les délais furent respectés. La Petite Sirène eut un succès foudroyant : pour les Etats-Unis et le Canada, les recettes s'élevèrent à quatre-vingt-quatre millions de dollars, un record pour un film d'animation. Les ventes de cassettes se chiffrèrent à huit millions d'exemplaires. Le film marquait une nouvelle étape dans la renaissance de l'animation chez Disney. Musker, Clements et leurs collaborateurs prouvaient que la nouvelle génération savait s'adresser à toutes les tranches d'âge.
Bob Thomas, L'Art de l'Animation